Il y avait longtemps que je me doutais de quelque chose.
Il y a longtemps que nous communiquions. J'aurais dû même m'en douter depuis déjà plusieurs mois. Il était doux, gentil, protecteur peut-être même parfois un peu trop possessif, généreux mais complexé. Il m'appelait rarement & ne m'envoyait jamais de photos, n'avait pas facebook et jamais de crédit. Malgré tout cela, je le trouvais parfait. Inégalable. J'imaginais sa beauté, ses traits, ses expressions, sa gestuelle et son corps, je le voulais grand, de beaux yeux dans lesquels je puisse me plonger, un regard doux et enveloppant. Je le dessinais jour après jour, mon homme idéal. Il prenait de plus en plus de place dans mon esprit, msn nous rapprochait. L'écriture aussi. Nous avions tous les deux une passion pour la lecture, l'écriture & la réécriture. C'était magique pour moi de parler de cela avec lui...
Je ne me trouvais pas attirante, lui non plus d'ailleurs, j'évitais de mettre la webcam, il faisait de même. La seule photo que je possédais de lui, était assez vieille, elle datait du début de notre cyber-relation. J'en conservais une beauté fascinante. Il niait. Je m'en fichait.
Je lui parlait souvent, j'étais tout le temps connectée, mais déconnectée de tout ce qui était devoirs, école, famille, amis. Je ne vivais plus que dans mon cyber-monde depuis qu'il était arrivé dans ma vie. Les profs s'inquiétaient, convoquaient mes parents qui ne se doutaient de rien et ne comprenaient pas mon déclin scolaire. Je mangeais peu à présent, voulant lui plaire, faisant semblant de ne pas écouter ses réflexions blessantes... Car oui je n'étais pas spécialement jolie, mais il ne me respectait pas. Et c'est ça qui me fascinait chez lui. Il était d'une négligence... Je ne le comprenais pas totalement mais assez pour me faire des films de sa vie. Il habitait à 200 km de chez moi. Je ne pouvais pas le voir, je ne pouvais pas le toucher. J'étais coincée pour aller l'espionner, l'épier. Je relisais souvent nos conversations msn. Cela m'apaisait, quand je n'allais pas bien. Contrairement à mes autres amies, je ne fumais pas. La solution de me réconforter en fumant -pour m'apaiser- ne m'attirait point. Celle d'oublier en buvant, davantage... Je me mettait à piquer du fric dans le portefeuille de mes parents, allant m'acheter avec quelques copines de l'alcool. Je sortais certains soirs de chez moi, marchais jusqu'au bout du lotissement dans lequel j'habitais, allais jusqu'au parc à cinq minutes, emportant ma bouteille de Manzana, puis m'asseyais dans l'herbe mouillée, la lumière des réverbères en pleine face, commençant à boire...
Parfois, des gars passaient près de moi, parlant très vite sans que je ne comprenne -alcool- et tournaient autour de moi. J'avais peur, dans ces moments-là. Mais la picole renforçait mon courage...
D'autres fois, le vieux clodo du coin s'asseyait sur le banc en face de moi, m'invitait à prendre place à côté de lui puis me racontait tout ce qui se passait dans le coin, ces derniers jours. Je faisais semblant de l'écouter, pensant à ce garçon. Ce clodo connaissait par c½ur mon histoire, et à mes heures perdues je venais autour de ce parc, le chercher pour lui raconter les dernières nouvelles de cette histoire mouvementée.
Je lui en parlait comme de T.
Ça lui convenait, il ne posait pas plus de questions. Cela m'arrangeait. Je n'aimais pas divulguer son nom. Ça m'était douloureux et soulageant à la fois, mais je n'aimais pas son prénom, quoi.
Pour en revenir à ce T, j'étais sûre que nous nous verrons un jour. Il était attachant, pourtant. Notre histoire à débuté par un forum sur la littérature pour de jeunes ados comme nous. Puis, ayant bien aimé les messages réguliers qu'il y laissait, je pris son adresse de messagerie instantanée et nous nous mîmes à bavarder, des heures la nuit parfois. Au début, je l'intéressait, puis je sentais qu'il se lassait de moi. Mais c'était tout le contraire pour ma part. Je n'en avais jamais assez. A l'heure d'aller me coucher, je persistais pour continuer à lui parler... Ne serait-ce que dix minutes. Il n'a pas du tout le même caractère que moi, et comme les contraires s'attirent d'après les rumeurs, je me suis vite éprise d'amour pour lui. Il était violent, dans ses mots. Je sentais de la ranc½ur, je sentais qu'il écrivait pour purger une blessure quelconque, dont il taisait l'existence. Il ne dévoilait pas grand chose sur sa vie personnelle. Ne voulait pas en savoir davantage sur moi non plus. Ça me paraissait bizarre. C'était souvent moi qui posais les questions. Nous parlions politique, littérature bien sur, sport, musique et tout ce qui s'en suit. Nous parlions beaucoup, et nos conversations je les trouvais bien intéressantes. Au bout d'un mois nous avions appris à nous connaitre, et il enlevait petit à petit son masque d'agressivité. Il m'avait à peu près cerné, et je commençait à avoir des doutes sur lui. Je ne savais pas trop quoi penser; car, au fond, je ne le connaissais pas vraiment.
Il était tout et rien.
Le néant et les ténèbres.
Le paradis et l'enfer. Ou l'enfer d'un paradis.
Je rêvais de lui, souvent.
Pendant un mois, il ne m'a plus parlé. M'a sorti de sa vie, supprimé, bloqué d'msn. Ne répondait pas à mes vains messages. J'en avais mal. Très mal. Il était lunatique, mais je me reprochais aussi toujours quelque chose, que j'aurais pu faire, que j'aurais pu dire... Sachant pertinemment que je n'était pas la cause de ce subit changement d'humeur. Il faisait son grand, son fier, il aimait à me manipuler, se jouer de moi, il voulait que je sois son jouet, sa chose, sa chienne. J'étais persuadée qu'il ne voulait qu'une chose, me baiser. Mal ou bien aucune importance. Juste me laisser une trace de lui. Sur mon corps. Indélébile. Dans mon esprit. Que je sois pour lui à jamais. Il ne voulait que ça. Me faire souffrir. Il savait que je souffrais, et n'attendait qu'une chose, que je souffre encore plus. Je le haïssais autant que j'en avais besoin. Un besoin fou, et irrassasiable.
Il savait très bien que s'il revenait, je serai là; à l'attendre comme un vampire en soif de sang. Il savait que je ne lui reprocherai rien. Que je lui pardonnerai tout. Que je ne poserai pas de question, serai bien trop contente qu'il réapparaisse, pour le laisser filer.
Je le savais moi aussi. Ça ne m'inquiétais pas même si je ne faisais rien pour changer cela. Je ne pouvais simplement pas. Car mon désir était plus fort que tout. Toujours. Et à jamais. Mon c½ur battrait toujours pour lui. Même dans les moments les pires, même dans les moments les mieux. En toutes circonstances, je m'accrocherai à cette image qui me revient de lui. Ce bel être insouciant au visage adamantin comme je les aime... C'est tellement bon de pouvoir rêver à quelque chose qui fait du mal. Ça me permet d'exister, à travers cette faille que je ne comblerai pas. Lui non plus. Je suis au courant de tout, ne vous méprisez pas ; je suis bien consciente de tout ce qui sa passe et je ne veux pas m'en défaire, car ça me tient en vie.
Et même si je pense à lui tout le jour, que je sais pertinemment que je ne l'aurai jamais, je croirai en cette flamme qui brûle en mon âme, sinon ça ne sert plus à rien que j'existe, si je ne vis même plus pour quelque chose, vu que j'ai tout laissé tomber.
Alors, dans cet autre cas, et avec moi, le vent l'emportera.